| Hervé
GILLES Arrangeur
|
J'ai écrit énormément d'arrangements. Mais qu'est-ce qu'un arrangement ? En fait, beaucoup de choses : de la plus modeste adaptation; par exemple juste transposer une partition, sans rien modifier (ex. ré-écrire 1 ton et demi en dessous un air + son accompagnement parce que la chanteuse avec l'âge, aura une voix devenue plus grave...) jusqu'à la réorchestration complète (ex. faire d'une musique initialement au piano seul ou au synthé un ouvrage pour orchestre symphonique, ou au contraire retranscrire pour orgue une oeuvre symphonique...). Où encore ré-écrire pour une formation particulière; par exemple pour cuivres, un ouvrage qui était initialement pour cordes. Lorsque des chanteurs baptisés auteurs-compositeurs ont juste une idée mélodique plus ou moins précise et parfois sommaire, c'est alors l'arrangeur qui va pratiquement tout faire (harmoniser, développer l'idée mélodique, orchestrer...). Et cela tout en respectant les intentions initiales.
La
plupart du temps,
les arrangeurs sont aussi compositeurs, dans pratiquement 100% des cas.
Par contre, un compositeur n'est pas nécessairement
arrangeur,
tout au moins pour ceux qui composent au clavier ou à la
guitare
(car
il en existe, mais c'est
extrêmement rare, qui font tout dans la tête).
A
Broadways, les compositeurs de "Musical Shows" composaient
essentiellement au piano et tout était orchestré
ensuite
par quelqu'un d'autre.
Il
y a
différents types d'arrangeurs.
Il y a ceux qui sont plus orientés Studios et
musiques
dites "actuelles" (guitares, basses, synthés, batterie...),
et
n'auront pas nécessairement une connaissance approfondie des
notes écrites, travaillant de façon empirique et
connaissant surtout les styles actuels ou tendances mouvances... Il y a
les
arrangeurs orientés jazz ou big band laissant des initiatives
d'improvisations, utilisant beaucoup les grilles d'accords, les
tablatures et connaissant mieux les vents, percussions et guitares. Il
y a ceux qui, de formation classique, écrivent tout en
détail et imaginent évidemment des
interprètes
lisant avec aisance la partition.
Je
serais
plutôt proche de ce dernier type,
écrivant le moindre coup de caisse claire ou
précisant
bien une accélération de 76 à 80 battements par
minute. On a
chacun son
style. Et cependant l'arrangeur doit idéalement avoir, selon
moi, des
connaissances et un univers musical assez large avec une
faculté
souple et rapide d'adaptation. (ex. Pour une musique
d'intention
résolument simple, on ne va se mettre à
écrire des
dissonnances...). L'arrangeur doit également bien
connaître les instruments et leurs possibilités
(tessiture, modes de jeu, virtuosité, ampleur et "couleur"
du
son en soliste, pris dans une "masse" ou dans une
mini-formation). Il doit être capable de faire "sur mesure"
avec
toujours en ligne de mire le but à atteindre. Une
orchestration
destinée par exemple à des amateurs
(élèves...) doit éviter trop de
difficultés
techniques. Par exemple lors d'une commande d'oeuvre (voir au début de la rubrique
Classique"
"Chameleon Suite") que
j'ai eue
début 2006 (pour des élèves de niveau
2ème
cycle c'est à dire amateurs corrects), cette idée
restait
présente. En revanche, lors d'une série
d'arrangements
à l'été 2006, destinés
à être
joués par des musiciens professionnels, ce souci n'existait
pas.
Au
préalable, accordons-nous sur la signification du terme
"Arrangeur". Effectivement,
à partir du moment où un morceau, une chanson,
bref, une
oeuvre musicale se voit interprétée, on peut
déjà
parler
d'arrangement, même minimaliste... pour guitare, pour piano
seul,
et même avec ou sans support partition. De même, le
virtuose de la console studio, musicien d'instinct, qui aura
réalisé l'enregistrement du dernier
succès du
chanteur X sera considéré comme l'arrangeur.
L'arrangement sera le produit fini sur support audio. Par
exemple
dans les années 80, Gainsbourg sort, (chantant avec sa
fille)
"Charlotte for ever". Qui a su en fait qu'il s'agissait au
départ d'un andantino pour piano d'Aram Khatchatourian
(compositeur arménien 1903-1978) ? Beau travail
d'adaptatation
et d'arrangement. Mais en reste t-il des traces écrites en
dehors de l'enregistrement "masterisé" pour en faire une
oeuvre
publique commerciale.
Le chef d'orchestre et compositeur
L.Bernstein,
à l'expression "musique
classique" (qui en soi ne
veut rien dire puisque classicisme musical=période
située entre 1700 et 1800)
préférait celle
de "musique
écrite"
(où tout est consigné : notes, rythmes, signes
d'interprétation...).
Concernant
les
termes arrangement et arrangeur, je le rejoins dans cette
définition, considérant pour ma part, tout
travail
d'arrangement comme un ouvrage noté
(et annoté)
sur un support suffisamment complet et clair pouvant être lu
et
interprété par des musiciens sans aide
particulière et hors
la présence de l'auteur.
Le
système d'écriture pouvant
être le
système traditionnel des notes et de l'harmonie occidentale,
mais également les
tablatures, les chiffrages d'accords... Cependant, en tout cas
quelque chose
d'écrit ou codé, et utilisable par
d'autres (qu'ils soient clarinettistes, violonistes,
synthétistes, bassistes...).
Mon
propos
n'est donc pas les arrangements comme on l'entend
parfois pour les produits finis masterisés "in studio", et
n'ayant éventuellement pas de traces écrites. C'est un
autre sujet. Je suis un arrangeur
qui
réalise et écris des orchestrations pour que
d'autres
puissent les jouer que cela soit maintenant, dans 10 ans ou plus...
Dernièrement j'ai repiqué un titre inédit de Brian Wilson. Piano-voix : enregistrement "pourri" en mono, mais musique suberbe et sûrement aucune partition puisque inédit et que Brian Wilson ne savait pas lire une note. J'en ai fais un arrgt. pour trompette-piano. Si un jour c'est édité, il y aura au moins une trace... et l'informatique permet maintenant de conserver de manière fiable.
Les cas demandant l'intervention d'un arrangeur sont très variés. Il peut y avoir un ouvrage (auteur décédé) dont le manuscrit a disparu (détruit ou perdu) et dont il ne subsiste que l'enregistrement (beaucoup de musiques de film). Il peut y avoir aussi par exemple le cas d'oeuvres (d'un compositeur décédé) écrites pour piano, et qu'on souhaiterait transcrites pour un orchestre. Il peut aussi subsister des fragments d'un ouvrage (par ex. inachevé ou perdu partiellement) que l'orchestrateur va s'efforcer "d'articuler" afin que cela redevienne un tout cohérent. De même en musique de film, domaine privilégié des orchestrateurs, le compositeur aura écrit différents thèmes selon chacune des scènes initiales, parfaitement justifiés dans le déroulement du film mais inutilisables hors de ce contexte. Si on envisage l'oeuvre d'une manière autonome, (pour l'édition ou le concert par ex.) l'orchestrateur peut remédier à cela.
Ainsi,
mon dernier
travail, dans le cadre
du trentenaire de la mort du compositeur François de ROUBAIX
consistait à faire "un tout"
en vu d'exploitations-concerts (bref d'exécutions
publiques) à partir des éléments
d'enregistrement
BOF (bande originale) pas nécessairement
cohérents entre
eux. Je devais pour chaque film ré-écrire une
"Suite
Orchestrale" qui soit, elle, très cohérente avec
un
début, un développement, une fin, des
repères pour
l'auditeur, une progession, un intérêt
instrumental pour
les musiciens...
(initialement il y avait beaucoup de synthé). J'ai ainsi
réalisé 5 suites orchestrales qui ont tout
à fait
leur place dans un programme de concert.
Il y aussi le cas des meddleys où l'on fait de même avec différents films soit d'un même compositeur ( imaginons par ex. "tribute to John WILLIAMS") soit sur une thématique (imaginons par ex. "Suite Westerns" où l'orchestrateur arrangera et articulera avec talent un puzzle de thèmes célèbres dans un tout destiné à être joué par une formation x ou y (orchestre symphonique, quatuor de saxophones...).
Maintenant, sur de la source, des outils de travail, voici quelques détails, suggestions qui peut-être pourront être utiles à d'autres...
Les bases ou supports de travail. Chacun
est
différent et
travaillera à sa manière. Certains vont s'appuyer
sur
l'écrit : manuscrit, une bribe de partition
réduction
piano, ligne mélodique + accords... En ce qui me concerne,
je
préfère de beaucoup m'appuyer sur un
enregistrement
audio, même de qualité médiocre. Je
"repique"
à l'oreille tout ce que j'entends, casque sur la
tête,
crayon à la main, piano et papier musique à
proximité. J'ai la chance d'avoir (encore)
une oreille
fiable.
1. L'oreille : écouter,
s'imprégner.
Au préalable, j'écoute, et ré-écoute afin de m'imprégner, "d'entrer à l'intérieur", de saisir l'ensemble et éventuellement de cibler déjà, certaines choses plus complexes et d'autres plus simples.
2. "Repiquer"
: retranscrire rapidement (par écrit) l'essentiel des notes et
rythmes.
Ensuite, au fur et à mesure, je ré-écris, je "repique" tout ce que j'entends sur papier en version piano (+ une ou 2 voix éventuelles). Comme on ferait avec une dictée musicale et en essayant d'aller le plus vite possible, à la manière d'un chasseur qui capture les notes et doit ne pas les laisser s'échapper. Je refais au brouillon, sur 2 ou 3 portées, la partition de ce que j'entends (lignes mélodiques / accords / basses) en respectant scrupuleusement tout (en particulier les harmonies et le positionnement de la basse), mais en décryptant le plus vite possible et d'abord sans m'occuper des barres de mesure, des temps, (ce que je ferai après) , afin de laisser le moins de durée possible entre le fait "d'avoir capté" et le temps à l'écrire. Ensuite je joue sur le piano ce que j'ai écrit, le rechante intérieurement et compare. S'il s'agit d'un ouvrage avec des masses d'accords joués par des instruments différents, je transcris les accords sans m'occuper des voix (je travaille sur les harmonies : l'aspect "vertical" de la musique). S'il s'agit d'un ouvrage joué avec plusieurs voix se mélangeant (ex.quatuor), je repique chacune des voix sur laquelle mon oreille s'attarde isolément (je travaille sur le contrepoint : l'aspect "horizontal" de la musique). Il est évident qu'un bon support audio sur lequel on distingue les différents timbres est une aide. De même le baladeur CD fait gagner beaucoup de temps par rapport aux vieux supports cassettes (rewind / ff qui "souffraient" beaucoup...).
3. Travailler
ce "repiquage" par fragments a dissociés selon la
difficulté de l'ouvrage.
La
durée de chaque fragment
sur laquelle je me fixe dépend évidemment de la
difficulté de l'ouvrage. S'il s'agit d'une chanson simple
avec
une seule ligne mélodique claire et des accords de base, ce
travail de repiquage est terminé en quelques minutes. Par
contre, s'il s'agit d'un ouvrage plus complexe (modulations
incessantes, complexité de voix se mélangeant ou
se
chevauchant, écriture atonale, polytonale...), c'est
évidemment un peu plus long. Encore qu'il est
théoriquement rare qu'une telle source sonore
fasse appel
à un arrangeur extérieur. A partir d'un certain
niveau de
complexité, on se doute que l'auteur est
également apte
à orchestrer lui-même. Articuler l'ensemble se fera
ultérieurement; une fois chaque élément
"extirpé".
Une
fois l'essentiel
repiqué (y
compris les rythmes les tempi, qu'au début j'avais
laissé
de
côté), j'envisage le
canevas, la structure d'ensemble,
l'alternance
"tension-détente", tant sur le plan des climats, des
ambiances
que sur celui de la carrure rythmique. L'arrangement suivra un plan que
personnellement je ne veux pas trop rigoureux au départ mais
qui le devient progressivement (c'est juste dans mon cas une question de
métier :
l'expérience faisant que , les choses,
finissent par s'organiser presque d'elles-même).
Cette
étape, à titre de comparaison, c'est comme
l'élève ayant tous les
éléments pour sa
dissertation et qui doit avant d'écrire, organiser tout cela
dans un plan
préalable. Ou
encore, c'est comme le cuisinier ayant toutes
ses
recettes, ses
ingrédients, et qui doit envisager un repas bien
structuré, homogène, où il ne va pas
provoquer
l'indigestion
dès l'entrée !
Attention, je reviens souvent néanmoins au support audio, que ce
soit vérifier un accord, un élément
mélodique, ou simplement rester en phase avec l'auteur.
5.
Réalisation de l'arrangement (orchestration).
Enfin, concrètement, je me mets à l'écriture. Il y a quelques années, j'écrivais d'abord en version piano (voire piano + 1 voix) tout le "score", orchestrant de façon un peu décousu, faisant très souvent un enregistrement "maquette" avec sequencer ou magnétophone multipistes pour écouter le résultat. Désormais, grâce à l'informatique, entre mon piano acoustique (Pleyel), mon piano numérique, relié à mon logiciel d'édition partitions, on peut dire que je fais pratiquement tout en temps réel (traduction : j'entends aussitôt ce que je veux faire). Je ne veux pas m'étendre sur les avantage de tel ou tel logiciel. L'important étant de maîtriser à fond son utilisation (y compris connaître ses faiblesses). Je réalise le conducteur en ut sur l'écran qui apparaît ainsi qu'un conducteur orchestre traditionnel, puis ensuite effectue les transpos (pour clarinette, saxophones...), converti le résultat en maquette midi, retranspose en ut, sur un autre sequencer pour vérifier, faire un mixage. J'écoute, change, corrige, revient sur l'original... Je travaille absolument tous les aspects sur la maquette y compris les ralentis, les timbres sonores (essais de différentes caisses claires par ex.). J'effectue des versions en "mutant" 'rendant muettes) un ou plusieurs groupes d'instruments. J'aime assez lorsqu'un arrangement sonne déjà avec seulement une section d'instruments. Lorsque tout est terminé (conducteur et partitions séparées imprimées), je vérifie chaque partie, et en particulier rejoue au piano les parties polyphoniques (piano, accordéon, orgue...) afin de corriger les éventuelles fautes d'enharmonies (un fa# même s'il sonne comme un solb doit rester un fa#), améliorer s'il le faut l'écriture piano qui doit être "pianistique" (c'est à dire bien tomber sous les doigts), et afin de me rendre compte de la difficulté du jeu pour certains instruments, quitte à aérer (mettre des silences), ou au contraire faire des ajoûts, bref des modifications. L'informatique, permet d'envisager pour une même orchestrations beaucoup d'ouvertures ultérieures, et différentes déclinaisons à partir d'un même arrangement.
"TRAVAUX
PRATIQUES "
Voici un exemple d'arrangement + orchestration :
Au
départ il s'agit d'une chanson dont j'ai composé la
musique.
1/
A l'aide de sons synthés ...et d'informatique j'en ai fait un
arrangement musique seule :
Monsieur :
4'47. Style rock progressif. Thème accrocheur genre film d'action
2/ Enfin avec l'idée d'orchestrer pour ensemble de flûtes traversière en voici le "lifting" complètement différent :
Monsieur
:
Version
nouvelle bien que basée sur les mêmes
éléments mélodiques et harmoniques ainsi que
la même structure. Et pourtant rien à voir.
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