- Ma démarche en tant que musicien -
(Hervé GILLES. automne 2006)Je ne sors pas du CNSM de Paris, ou à l'opposé, de l'underground londonnien... Mes bases et ma culture restent classiques - occidentales avec une technique solide et aguerrie. Bien qu’ayant fréquenté les classes du conservatoire (écriture, solfège, direction d'orchestre, piano...) et obtenu quelques diplômes, ma démarche fondamentale, comme musicien est pourtant personnelle, et autodidacte voire encyclopédique... Par esprit de contradiction, je me suis placé volontairement à l’opposé, puis en marge, voire à l’index de la pensée ou de l’esthétique dominante. Bref, toujours de l’autre côté. Il en a résulté un isolement assez frustrant mais au bout du compte, lorsqu’on a continué d’évoluer, comme ça a été mon cas et que ça l’est toujours, un certain recul s’installe au fil des années, permettant d’appréhender les choses dans une autre dimension, exempte ou du moins, très préservée des considérations extérieures ou des idées maîtresses ancrées et figées chez d’autres.
En fait, ma logique était de n’aller au bout que de ce que j’aime vraiment. C’était par exemple écouter des heures et des heures, casque sur la tête, toutes sortes de musiques ou même seulement d’extraits qui me touchaient, recherchant, souvent parmi qui était peu connu, que ce soit simple ou très complexe, et bien sûr sans partition, mais avec papier à musique et crayon sur les genoux, pour les retranscrire, les jouer au piano, les retrouver moi-même intégralement, et les écouter encore et encore, en profondeur, pour chercher à les comprendre, au point de les disséquer, de les absorber, de saisir leur moindres recoins, de me les approprier. Tout ça sans doute au détriment de choses plus célèbres ou tout au moins reconnues et considérées plus importantes.
Systématiquement, avant (un peu encore mais beaucoup moins), un côté " rebelle " en moi faisait que si quelqu’un vantait Schoenberg, moi, j’allais m’atteler à Zemlinsky. Si on encensait Debussy par rapport à Ravel, moi, je commençais à m’imprégner de Ravel. Et puis idem avec Poulenc par rapport à Ravel... A la fin, je peux me " vanter " de connaître pas mal de monde et de m’être intéressé de très près à beaucoup et en particulier à beaucoup d’oubliés ; des gens comme Viktor Ulmann, ou Erwin Schulhoff... à peu près inconnus ou oubliés (malheureusement) par la plupart, du moins en France... pays où, artistiquement on reste tout de même encore "hermétique". Même si au départ cette attitude très discutable, un peu rétif à toutes les normes artistiques m’a fait manquer beaucoup de choses, je me dis maintenant que j’ai évolué ainsi, et qu’ainsi, s’est formée ma personnalité de compositeur... ça a été comme ça, c’est tout. Et puis, au fil du temps, je me découvre finalement de plus en plus éclectique, réceptif, relativement ouvert... Ma qualité d'arrangeur (commençant à être un peu "reconnu") y est aussi pour quelque chose car dans ce travail (qui est une pour moi une "branche" du travail de compositeur, on découvre véritablement la musique de l'intérieur.
J’ai beaucoup lu également. Bien sûr, la littérature : essais, poésie, romans (notamment américains : j’aime un aspect de l’esprit artistique américain qui juge les gens " pour ce qu’ils sont... et non pour ce qu’ils ont"), mais aussi les biographies, les histoires de la musique qu'elles soient tendancieuses ou objectives (ce qui est rare), et plus généralement me suis intéressé à la culture, à l’art en général mais plus d’un point de vue philosophique. J'aime aussi énormément le cinéma américain dit de "l'âge d'or d'Hollywood" en particulier à cause de merveilleux compositeur (Alfred Newman, Max Steiner, Dimiti Tiomkin.etc...) et de la magie opérée entre l'image et la musique. Trop de musiciens n’ont qu’un regard de musicien parfois méprisant le reste. Il n’y a pas de hiérarchie, la musique n’étant qu’un moyen poétique d’expression et de communication après tout, du moins à mon sens.
Devenir musicien puis créateur est une quête, une aventure intérieure, dictée par des sensations, des émotions, qu’elles soient joie, tristesse, révolte..., et parallèlement, une démarche esthétique et technique personnelle jalonnée de découvertes, d’approfondissements, d’apprentissages affinés par les expériences, les rencontres, les influences de la vie aussi diverses que dans mon cas, avec le rock progressif de Tony Banks, Chopin, l’harmonie jazz, la musique de chambre de C.Franck, les trouvailles de Brian Wilson, l’opéra, Kurt Weill, la Pop music... Cette quête n'est pas, selon moi, exempte de règles ou de principes.
Première règle ou ligne de conduite que je m'efforce de ne jamais oublier, et bien difficile à suivre de nos jours, surtout si l’on cherche une rigueur dans sa création : rester soi-même . Car quel que soit le style, les exigences diverses, il existe le risque de tomber dans le piège des contraintes techniques liées à la notion de recherche de la performance qui tend à oblitérer celle, plus authentique, de maîtrise, ou, plus grave de "se prostituer" aux consignes liées à une mode, une pensée dominante, effaçant la personnalité du musicien alors esclave, que ce soit devant des considérations bassement commerciales (musique alimentaire), ou des considérations stylistiques formelles (musicien complètement formaté par une esthétique, une école, un courant...).
Deuxième règle ou ligne de conduite découlant d’une citation de Jacques BREL, qui, en substance, dit : " Créez avant que la science ne vous pervertisse ". J’ajouterais personnellement : " Et au fil du temps et des efforts votre style se forgera et votre pensée prendra forme ". Mais c’est surtout, ce côté " urgence " que j’aime. Créer sans attendre, lorsque l’appel se fait sentir (ne pas solliciter une quelconque autorisation). Même si (et ce sera souvent le cas), le résultat est médiocre. En effet, la vie est trop courte pour se prétendre être ou devenir un spécialiste performant dans tout (savoir écrire dans tous les styles...). Je n’y crois pas ou alors c’est aseptisé, ça sonne " faux "... Malheureusement, je crains que les écoles d’art dites officielles soient de plus en plus dans cet esprit, cherchant par la même à s’approprier, hiérarchiser et contrôler toutes formes d’expressions musicales au détriment de la pensée ou de l’inspiration.
Certes il y a en matière de composition musicale, bien entendu, la nécessité d’apprendre des bases sur la verticalité et l’horizontalité de la musique, des techniques, des procédés des différentes écoles... Mais aussi l'ouverture aux courants le plus divers de la création (du romantisme au sérialisme en passant par le rap, la techno, les répétitifs, les courants jazz...). Mais cela ne devrait jamais paralyser l’acte de créer. Même le meilleur spécialiste, qu’il soit technicien du contrepoint sériel, classique, musicien de cinéma, ingénieur du son devant sa console, aussi habile qu’il soit... s’il n’a rien à dire, bref s’il n’est pas au fond de lui créateur, ne produira que du factice voire de l’imposture s'il posséde trop la technique et pas la pensée.
Dans mon cas c’est seulement au bout de nombreuses années que j’arrive à ce que la pensée et la forme atteignent dans mes ouvrages une espèce de communion comme si les choses finissaient par s’organiser, s'ordonner d’elles même. Constatant souvent à la fin ou en chemin, une cohérence profonde qui s’installe au fil de l’écriture, plus rigoureusement que si j’avais trop chercher avec les plans où les procédés les plus contraignants.
Après une vingtaine d’années de recherche, je m’estime toujours dans un cheminement, une progression. L’évolution est que désormais (depuis 5-6 ans), les choses ont tendance à sembler plus claires comme plus autonomes. Comme si l’inspiration arrivait mieux à s’exprimer et à s’organiser. L’expérience, l’âge...
ET puis à propos d'ouvrages récent comme ma sonate n°1 pour piano et d'Hermine SEROR à qui j'ai dédié cette Sonate...
Au fur et à mesure du temps qui passe, ma musique devient comme un peu "autonome", peut-être est-ce dû à une certaine maturité, une écriture plus sûre, un style qui s'est forgé... Mais le fait d'écrire pour quelqu'un est aussi un paramètre très important. Et même déterminant. A propos de cette oeuvre, composée entre décembre 2002 et mars 2003, c'est étrange, mais parfois, j'avais l'impression que ça s'écrivait tout seul... ma musique m'échappait. En fait, Hermine SEROR , et je l'en remercie, m'a permis indirectement de réaliser, tout au moins dans mon cas, et actuellement, que ma musique se devait d'être une sorte de communion entre le compositeur, l'interprète puis l'auditeur... Un moment intense où "tout est grâce"... Sinon, à quoi bon. Notez que je ne jette pas la pierre à celui qui écrit tout seul comme on se confie à son carnet intime. Seulement c'est une autre démarche. Je ne sais si l'oeuvre lui plaît vraiment ; c'est une pianiste qui garde beaucoup ses distances ... ce qui n'est pas toujours pratique pour travailler. En tous les cas, elle m'a (involontairement) offert un cadeau plus précieux : celui de m'aider à re-centrer ma création vers la notion altruiste du partage ou de l'offrande, que seul possède l'artiste interprète.Et j'ai la chance d'avoir un atout sérieux : la rapidité (comme s'il y avait urgence pour chaque échéance). Exemple : l'été 2006, dans le cadre d'un projet où, avec 3 collègues, je suis engagé, employé par plusieurs éditeurs, comme arrangeur pour ma part sur 4 musiques de film, Eric DEMARSAN, l'un des arrangeurs, célèbre aussi bien comme compositeur de film, qu'arrangeur, et tout à fait reconnu dans le milieu (ce qui n'est pas mon cas), se rétracte pour un arrangement dont il est pourtant à l'origine l'auteur (mais dont les partitions ont disparu... ce qui était malheureusement fréquent, il y a encore une vingtaine d'années). Bref, il me fait demander de "prendre la main" et d'écrire une "Suite orchestrale" de 5-6 minutes sur une musique de film ("Le Samouraï" : musique de Fr de ROUBAIX). Moi, j'ai juste en mémoire un des thèmes... En moins d'une semaine il me faut réaliser une orchestration (environ 15 parties différentes) qui soit cohérente, progressive, bien écrite dans tous les sens du terme... (conducteur pour le chef + parties séparées pour chaque musicien...). De quoi être un peu inquiet...! D'autant plus que lorsque je reçois le CD audio, j'entends une musique tout de même assez complexe (un début presque atonal...). Seulement là, je m'immerge, casque sur l'oreille + crayon et piano à portée de main.... Et tout est terminé en 2 jours !.. Partition imprimée bien sûr (qualité édition). C'est sans doute l'expérience, l'envie de convaincre, mais aussi cette réelle faculté à écrire vite que je pense posséder.
Actuellement, s’il fallait faire un tri dans ma production qui dépasse probablement les 100 pièces les plus diverses, je retiendrais comme étant dignes d’un certain intérêt :
A SUIVRE ...